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22/11/2014

La Cité des Oiseaux - Adam Novy


Parfois il y a des romans que l'on lit sans trop savoir pourquoi. Une couverture qui nous accroche sur le rayon d'une bibliothèque, puis une 4e de couv' mystérieuse évoquant un monde parallèle situé près de la Hongrie, sur le territoire américain (!). Intrigué, on commence à en lire les premières pages, qui résonnent de manière religieuse, prophétique, décrivant la fin d'une guerre fratricide et le début d'une apocalypse, et on ne le lâche plus.

Je n'en dirais pas plus pour laisser à ce roman le goût de l'inconnu qui lui va si bien mais en voici tout de même un court extrait :
"Il y a tant de choses que nous ignorons. Nous ne pouvons dire ce qui se passe en surface. Nous sommes sous terre, avec notre peau d’une pâleur éclatante et nos bougies, à scruter des fresques représentant notre histoire. Nous n’avons que des silhouettes, des gestes, des indices, des traces, des rumeurs, des dates, des surnoms et des preuves contradictoires en guise d’annales. L’histoire, et le rôle que nous y avons joué, n’est pas compréhensible, bien que nous l’ayons étudiée pendant des années. Qui peut pénétrer l’esprit des gens du passé ? C’est nous qui sommes vivants sous la terre, dans les tunnels ; nous sommes tout ce qui reste, et vous êtes les seuls à connaître notre histoire."

Il y a donc parfois des romans comme La Cité des Oiseaux que l'on lit sans trop savoir pourquoi ; mais, une fois commencé, la poésie brutale des mots nous envoûte et son flux, à la fois boueux et sanguinolent, nous emporte jusqu'à la dernière ligne où, titubant sous la violence des paroles et des actes, on referme ce roman fier d'avoir découvert un grand livre, bien qu'injustement méconnu. 

05/11/2014

La Maison des Derviches - Ian McDonald


Tout comme pour son précédent roman d'anticipation Le fleuve des dieux, Ian McDonald réussit le pari d'imaginer un futur cohérent et réaliste prenant cette fois-ci place à Istanbul en 2027. Moins foisonnant que ce dernier, La Maison des Derviches est justement plus abordable à lire sans pour autant y perdre dans la complexité de son histoire. Peut-être un meilleur accès à l'écriture de McDonald ?

De plus, ce que j'ai apprécié dans ce roman et qui me manquait dans son roman précédent, sans être pour autant gênant, est une intrigue "à taille humaine" et non pas inter-planétaire-sidérale-de-la-mort-qui-tue. 
En effet, on se sent ici plus proche des personnages et de leurs parcours, même s'il est évident que le fait qu'ils soient moins nombreux et que leurs liens soient plus tangibles rend la compréhension plus facile et nous permet de prendre du temps pour les apprécier.

"Tant que la réalité n'entre pas en ligne de compte rien n'est plus facile que s'égarer dans l'imaginaire, à Istanbul."

Par un habile mélange à base de légende urbaine, de guerre nano-religieuse et de spéculation boursière, Ian McDonald se renouvelle encore une fois et tout autant brillamment que ce à quoi il nous avait habitué (si ce n'est plus). Donc n'hésitez plus et plongez vous dans l'Istanbul fascinante et merveilleuse de La Maison des Derviches !

27/10/2014

Le Fleuve des Dieux - Ian McDonald


Directement plongé dans la crasse boueuse du Gange, les odeurs épicées de Vârânâsi et le bruit des klaxons qui ponctuent la circulation, on peut se sentir rebuté tout d'abord par l'omniprésence de termes et de modes de vie qui nous sont pour la plupart totalement étrangers.

Mais dès que notre oreille s'habitue à la musicalité de ces sonorités nouvelles ainsi qu'à ces concepts et technologies innovants, on lit presque ce livre d'un jet, en apnée (ce qu'il est hautement conseillé de faire dans le cas du Gange !) pour en sortir groggy par l'ampleur et la maîtrise par l'auteur de cette histoire tentaculaire et particulièrement dense.

En effet, tout au long des chapitres et suivant les pérégrinations de neuf personnages, on prend conscience du travail effectué par Ian McDonald pour faire de cette Inde 3.0 une anticipation réaliste et intelligente ; traitant aussi bien des problèmes climatiques que des conflits anciens entre hindous et musulmans ou des progrès scientifiques et leurs effets comme avec les IA.

Cette complexité que j'ai trouvée époustouflante est aussi ce qui pourra faire tomber des mains de certains ce livre génial. C'est le prix à payer que de ne pas plaire à tout le monde mais le risque en vaut la peine. A lire pour tous les aventureux qui n'ont pas peur d'être dépaysés... Pour les plus frileux, vous pouvez toujours vous rabattre sur La Petite Déesse : recueil de nouvelles se déroulant dans le même univers mais (imo) plus accessible !

29/09/2014

Soleil Vert - Harry Harrison


"En cette chaude journée d'août 1999, trente-cinq millions de personnes vivent dans la cité de New-York - à quelques milliers près." Tel est le constat accablant dressé par H. Harrison en début d'ouvrage, écrit en 1966, soit plus de trente ans avant la date fatidique du nouveau millénaire évoquée dans Soleil Vert. Et c'est par cette chaude journée que l'intrigue s'ouvre...

Tout commence avec le meurtre de Mike O'Brien, parrain local et ami des politiciens corrompus, qui met sur le qui-vive Andrew Rush, policier droit dans ses bottes et exténué par des journées caniculaires trop intenses. Parallèlement, on suit Billy Chung, enfant des rues pouilleux mais désireux de ne pas finir bouffé par les rats, et ce par tous les moyens. En plus de ce tandem se greffent les très attachants Sol - vétéran collé à son vélo et ses souvenirs d'avant la pénurie - et la délicate Shirl , beauté des bas-quartiers.

Mais, au fond, l'intrigue à tendance polar basée sur les personnages sus-cités n'est qu'un prétexte utilisé par l'auteur pour envoyer un message d'alarme à son lectorat d'alors et d'aujourd'hui. En effet, le titre original Make room ! Make room ! prend tout son sens vu que la surpopulation et le non contrôle de la politique des naissances sont au cœur de cet ouvrage. (L'auteur prône ici la contraception et l'égalité homme-femme, taclant au passages les puritains américains qui nous mèneraient selon lui droit dans le mur.) Sans compter le rationnement de l'eau et de la nourriture, le dérèglement climatique, les émeutes et les maladies...

"L'heure est venue désormais, nous pouvons le voir s'approcher, nous pouvons lire les signes. Le monde n'en peut plus, il va s'écrouler sous le poids de la multitude, mais avant que ne retentissent les sept trompettes lors de ce Nouvel An, cette journée où le siècle prendra fin. Alors, et seulement alors, le jugement dernier adviendra."

Finalement, et contrairement au film, pas de révélation sidérante sur la nature du "Soylent" - qui n'est même pas évoquée - mais plutôt le "simple" récit futuriste d'un monde en déliquescence. (Je tiens à préciser que je n'avais pas encore vu l'adaptation avec Charlton Heston avant de lire ce roman et ne suis donc pas déçue par cette non-révélation.)

Bien écrit, rythmé, et globalement très actuel, Soleil Vert a toute sa place dans les classiques de la SF. Plus encore, et c'est ce qui fait sa force, il n'a pas pris une ride ! A ranger aux côtés des Monades urbaines de Silverberg.

Ils l'ont aussi lu : Lune, Julien Naufragé, Cachou, Cornwall

Critique réalisée dans le cadre du challenge Morwenna's List organisé par Cornwall

15/09/2014

Un éclat de givre - Estelle Faye


"Voilà, je m'appelle Chet, j'ai vingt-trois ans, nous sommes le 6 juillet 2267. Deuxième moitié du vingt-troisième siècle. Mon siècle. Je chante le soir dans les bars. Je pense à Tess, je flirte avec des inconnus. Et au matin je vomis." C'est par ces mots-là que nous faisons la connaissance de Chet, personnage principal du roman, héros tragique et charismatique d'une mission impossible : trouver puis annihiler la source d'une drogue capable de détruire l'harmonie climatique de Paris, risquant ainsi de plonger la ville dans une canicule éternelle.

Une quête digne des plus grands écrits antiques qui poussera Chet à parcourir la ville, un Paris fantasmé et fantastique au charme désuet, allant de la Butte Montmartre aux catacombes, de l'Enfer à l'Éden. Plus qu'un décor de fond, Paris se pare ici de ses plus beaux atours et s'invite sur le devant de la scène, personnage à part entière, sorte de jumelle littéraire de la Londres de Neverwhere. Le lieu mythique d'un périple riche en aventures mais aussi en émotions, tour à tour enquête policière, Freak Show tiré de l'imagination de "Dr Maboules" et histoire d'amour tragique. Une sorte de "délicieuse pourriture" baudelairienne qui se savoure et nous envoûte.

"Personne ne peut plus prétendre, en toute honnêteté, que ma ville est la plus belle du monde. Pas "belle" au sens classique du terme, pas comme les Vénus du Néo-Louvre, ou les princesses endormies dans les contes. Je crois que je le la préfère ainsi. Même avec ses boursouflures, ses nécroses. Ses recoins morts, comme les anciens dédales du sous sol. Mais qui ne demandent qu’à reprendre vie."

A la fois glauque, poétique et mélancolique, Un éclat de givre prouve une fois de plus tout le talent d'Estelle Faye, dans un style toutefois plus mature et sombre que ne l'était Porcelaine même si l'on y retrouve quelques thèmes récurrents chers à l'auteure. Un très beau roman, vibrant d'émotion et de sensibilité.

Ils l'ont aussi lu : BlackWolf, LuneCédric JeanneretCornwall

02/09/2014

Les monades urbaines - Robert Silverberg


Imaginez vous. Notre monde, dans plusieurs centaines d'années. 70 milliards de personnes, vivant sur approximativement 20 % de la surface terrestre quand les 80 % restants sont alloués à l'agriculture. Pour réussir à "stocker" tant de monde dans un espace si restreint, notre société future a du faire table rase du passé, au sens propre, détruisant tout sur son passage pour rendre possible la construction de monades, gratte-ciels de près de 3 kilomètres, véritables métropoles s'étalant à la verticale.

"Sur sa gauche, il voit la face occidentale de Monade 115, toujours dans l'obscurité. A sa droite, les fenêtres orientales de Monade 117 scintillent. D'où il est, lui apparaissent d'autres monades alignées en une longue file s'étirent contre l'horizon. Toutes identiques. Ce sont des tours gracieusement effilées, hautes de trois mille mètres, en béton précontraint. C'est une vision saisissante. Dieu soit loué s'exalte-t-il."

Mais comment une vie agréable et en communauté  est-elle possible dans un espace clos, quand bien même celui-ci est immensément grand ? Utopie ou folie ? C'est à ces questions que répond, il me semble, Robert Silverberg dans cette anticipation. Car malgré un bien-être apparent et une propagande prônant l'évitement de toute source de tension et la recherche du bonheur/plaisir, les différents personnages que l'on suit dans ce roman sont sujet à des remises en question : de leur mode de vie fermé et vertical et des comportements/attitudes que l'on attend d'eux.

Ils font ainsi preuve d'un libre-arbitre et d'une volonté de se libérer du carcan d'une société en fin de compte totalitaire. A leurs risques et périls, comme l'expérimenteront certains, vu que les déviants - appelés "anormo" - sont condamnés à "dévaler la chute" et servir ainsi de combustible, nécessaire à la production énergétique de chaque monade. Dans une moindre mesure, si notre comportement anormal n'est pas trop inquiétant, une petite lobotomie à base de dosage hormonal nous remet dans le droit chemin.

"Le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d'incontrôlables oscillations discordantes."

Après une telle lecture, difficile de se dire qu'il y a 40 ans un homme ait pu avoir des idées aussi visionnaires sur l'évolution de nos technologies (si non de notre société et heureusement ! (en tout cas pour l'instant)). Intelligent, tant sur le fond que la forme, mais aussi bourré d'humour (surtout au début) je comprends maintenant pourquoi ses Monades urbaines sont considérées comme un chef d'œuvre de la SF. Un intemporel à découvrir impérativement !

Critique réalisée dans le cadre du challenge Morwenna's List organisé par Cornwall
http://laprophetiedesanes.blogspot.fr/p/les-niveaux-sont-en-fonction-du-nombres.html

27/08/2014

Utopia - Ahmed Khaled Towfik

Dans une société égyptienne en déliquescence, où n'existe plus que les très riches et les très pauvres, les seules façons de lutter contre l'ennui se résument à la drogue ou à la violence. Même le sexe semble mortellement ennuyeux pour ces jeunes friqués d'Utopia pour qui tout est aseptisé. Unique et radicale solution pour briser la routine : la chasse.

Une progression haletante dans les bas-fonds du Caire, peuplés de miséreux se nourrissant de foies de rat et de pain rassis, dont la noirceur est illuminée par la présence de Gaber l'intellectuel pouilleux et de sa soeur, Safeya. Confronté tour à tour aux pensées du "chasseur" et celles de la "proie", on se sent comme pris en otage dans un récit dont l'issue semble jouée d'avance.

Une issue qui nous glace d'effroi par l'ampleur de sa cruauté, vision d'un bras ensanglanté levé vers le ciel d'un air triomphant. Vision d'une injustice contrecarrée cette fois-ci par la révolte. Celle d'un peuple famélique mais assoiffé de vengeance. Une fin qui, on l'espère, signe le début d'une lutte.

Un "very bad trip" dont la parenté avec Orange mécanique ne saurait être reniée, critique d'une société à deux vitesses dont l'écart entre les riches et les pauvres se creuse de plus en plus. Une anticipation qui pourrait ne pas en être une : les "gated communities" pullulent sur tous les continents (cf La Zona) et nous font craindre que la chasse au pauvre ne soit pas seulement une idée futuriste !

L'avis de Gromovar

18/08/2014

Alone : L'Intégrale - Thomas Geha


Ayant beaucoup entendu parlé de A comme Alone et Alone contre Alone (notamment grâce à la propagande éhontée de Lune !), la publication de ce diptyque en une très belle intégrale revue, corrigée et augmentée de deux nouvelles par l'auteur m'a fait sauter le pas. Mais qu'en est-il des romans eux-mêmes ?

Écrit à la première personne du singulier dans un langage peu châtié qui rappelle un peu le Benvenuto de Jaworski, Pépé nous embringue dans des péripéties dignes d'un Alone, seul (ou presque) contre les derniers survivants (fanatiques cannibales) d'un cataclysme mondial seulement décrit à demi-mot. Jouant l'originalité, c'est sur les routes françaises que Pépé nous promènent au gré de ses rencontres, en particulier aux alentours de la Bretagne. Rendez-vous en terrain connu pour moi, même si la touche "post-cata" nous fait redécouvrir avec plaisir certains coins sous un autre angle.

"Je suis un Alone, un mec qui ne se joint à aucun groupe, jamais."

D'aventures en aventures (parfois amoureuses), on en découvre un peu plus sur ces stalkers made in France et leur mode de vie ainsi que sur la vie de Pépé dévoilée par fragments. Une accumulation de scènes d'action-de-la-mort-qui-tue à coup d'armes de jet et de "pétoires", dont le schéma répétitif devient parfois lassant.

Inventifs, drôles et rythmés, ces romans se trouvent à la croisée des genres ; entre post-apocalyptique, western à la Tarantino, Dragon Ball Z et les roman-feuilleton de cape et d'épée du XIXe siècle. Des comparaisons qui plairont peut-être à l'auteur (et tenteront surement d'autres lecteurs) mais qui ne correspondent malheureusement pas à ce que je recherche dans la lecture et en particulier en SFFF.

Une lecture au final sympathique à lire sur la plage ou dans le train mais qui ne peut (imo) ambitionner plus de par une trop grande simplicité, tant scénaristiquement que stylistiquement. Seul la nouvelle (inédite qui plus est !), Le silence est d'or m'a vraiment plue et touchée. Cela reste donc une déception car j'attendais vraiment plus de cette intégrale. En effet, j'avais auparavant adoré le recueil Les Créateurs du même auteur, porté cette fois-ci par une plume subtile et sensible, et toujours aux éditions Critic !

Ils l'ont aussi lu : Lune, Cornwall, Baroona, Dup

04/08/2014

Black Mirror - Saison 1


 
E01 National Anthem : Suite à l'enlèvement de la princesse héritière du trône britannique, une vidéo circulant sur YouTube et diffusée sur les réseaux sociaux montre la Princesse Susannah ligotée. Dans celle-ci le kidnappeur réclame au Premier Ministre d'avoir un rapport sexuel avec un porc, filmé et diffusé en direct sur tous les écrans et flux du monde. Mais, passé le choc, la population britannique cède au voyeurisme et à la fascination perverse à la perspective d'une humiliation publique et massive, en direct. Un dilemme terrible et horrifiant pour Michael Callow qui doit faire face à la volonté combinée de la Reine et du peuple qui l'obligent à faire l'impensable. Critique grinçante du rôle des médias et réseaux sociaux dans notre société tout comme de la nature humaine, ce premier épisode est un vrai coup de poing. 

E02 15 Million Merits : Dans un futur alternatif, le monde réel se confond presque avec le monde virtuel. Tous en uniformes gris, ce sont nos avatars qui reflètent ce que nous sommes et, comme dans un jeu,  nos actions nous font perdre ou gagner des points. Ceux-ci servent à payer ce que l'on mange ou bien le porno que l'on regarde... Mais le summum est d'atteindre les 15 millions de points afin de participer à Hot Shot, une émission de télé-réalité comparable à X Factor où les téléspectateurs sont aussi acteurs du show, leurs avatars s'exprimant dans les gradins sur la performance des "heureux élus" qui trouve son écho dans le concept de Rising Star, cette fois-ci bien réel. Une satire glaçante des télé-réalités / télé-crochets et, plus globalement, de notre société de (sur-)consommation acro au porno, aux pubs etc... Clairement le meilleur épisode de la saison.

E03 The Entire Story of You : Tout commence par une banale soirée apéro entre potes, où les souvenirs s'enchaînent autour d'un verre et d'un bon repas. Soirée banale ? Pas tant que ça puisqu'il est désormais possible pour tout un chacun (à conditions d'avoir un peu d'argent bien sûr) de se faire implanter une "capsule". Celle-ci contient toute notre mémoire et nous permet de revivre nos souvenirs, encore et encore, et même de les partager et de les visionner sur écran. Une invention qui peut être géniale dans certains cas mais qui devient ici infernale pour le personnage principal qui doute de la fidélité de sa femme et analyse tous ses souvenirs un par un. Jusqu'à la folie. Doit-on avoir peur du progrès ? On se le demande.

En trois épisodes distincts mais liés par leurs thématiques, comme autant d'éclats d'un écran brisé, Charlie Brooker critique avec ironie l'influence novice mais toujours plus importante des nouvelles technologies mais aussi des médias et autres émissions TV. Une vraie perle, acerbe et corrosive, qui se détache du lot des autres séries.

Souriez, vous êtes filmés !

29/07/2014

Notre île sombre - Christopher Priest

  
Fuyant un continent détruit par les attaques thermonucléaires, des millions d'Africains déferlent sur l'Angleterre, nouvelle génération de boat-people cherchant asile sur une terre riche et industrialisée, peut-être à même de répondre à leurs besoins. Mais, si une aide humanitaire leur ait tout d'abord apportée (avec une condescendance typique des pays du Nord vis-à-vis de ceux du Sud), les réfugiés sont ensuite massivement déportés, choix d'une politique gouvernementale nationaliste, de plus en plus cautionnée par la population.

"Les bateaux arrivaient toujours d'Afrique sur les côtes britanniques. Il n'était plus possible d'ignorer le problème. Après la première vague se débarquements, le gouvernement déclara solennellement qu'on empêcherait dorénavant les immigrants illégaux de descendre à terre, par la force si nécessaire."

Effrayés par ces afflux massifs, des groupes de défense se forment et tandis que l'on rapporte une vague d’agressions (meurtres, viols...) envers les minorités ethniques, certains "Afrims" s'organisent en milices et sont régulièrement approvisionnés en armes, délogeant des familles anglaises de leurs habitations et commettant eux aussi des exactions. Une escalade de violence que rien ne semble arrêter, amorce d'une guerre civile désormais inévitable.

Alan Whitman, anglais moyen, est lui aussi touché de plein fouet par ce conflit et pour la première fois de sa vie, le réfugié n'est plus l'autre mais lui (Le monde à l'envers). Forcé de fuir Londres avec sa famille, parcourant des routes désertes à la recherche de nourriture pour simplement survivre, il doit s'endurcir, déshumaniser l'autre et être prêt à tout, même au meurtre.

"Rien ne se passa en moi. Je me sentais immunisé à tout, enfin étranger à mes émotions, telle une goule, un vestige de moi-même."

Publiée pour la première fois en 1972 et réécrite en 2011 d'après Le Rat Blanc, cette anticipation d'un "futur-proche-passé" et ses conséquences possibles, restent tristement d'actualité couplées à un contexte économique morose, les clandestins de Lampedusa  et la montée des nationalismes. Un roman de qualité, dont l'atmosphère (post-)apocalyptique rappelle La Route de McCarthy, porté par un style percutant : sobre mais âpre. Une première expérience priestienne très concluante.

Ils l'ont aussi lu : BlackWolf, Unwalkers, Julien le Naufragé


25/07/2014

La Petite Déesse - Ian McDonald


Reprenant le même background que celui du Fleuve des Dieux, Ian McDonald nous fait cette fois-ci découvrir les facettes inexploitées ou peu détaillées précédemment de cette Cyber-Inde. Confrontant de nouveau les deux visages de la société indienne que sont l'essor technologique et le respect des traditions, ce recueil nous ancre un peu plus dans l'univers créé par l'auteur et continue de nous fasciner par sa diversité, entre conte oriental, épopée et pure anticipation.

Comme autant de reflets d'une même Inde, scindée en plusieurs états indépendants, les récits personnels formant ces nouvelles nous interpellent par les sujets qu'ils traitent et les questionnements qu'ils suscitent. Quel avenir est-il imaginable pour une déesse déchue ? L'amour est-il possible entre un être humain et une aeai dépourvue d'essence corporelle ? Naître brahmane, génétiquement modifié et amélioré, est-il une chance ou une malédiction ?

Pour ceux qui n'auraient pas encore sauté le pas, La Petite Déesse s'avère être une entrée en matière accessible à l'Inde 3.0 du Fleuve des Dieux. Pour les autres, la connaissance du background permet d'en apprécier tous les détails et subtilités et la familiarité avec les concepts et vocabulaire utilisés rendent la lecture plus fluide et appréciable. De plus, certains personnages ou événements présents dans Le Fleuve de Dieux réapparaissent en filigrane dans ces nouvelles et nous permettent de remettre certaines pièces manquantes du puzzle en place.

Véritable fresque dépeignant l'Inde future sur plusieurs dizaines d'années et dont les interrogations ne trouvent pas de réponses absolues mais plutôt des clés de réflexion, La Petite Déesse est une nouvelle preuve du génie d'écriture et d'imagination de Ian McDonald qu'il serait dommage de rater !

Ils l'ont aussi lu : Lhisbei, Julien Naufragé, Lorhkan, Gromovar

14/07/2014

Plaguers - Jeanne-A. Debats


Paris, XXIIe siècle. Après de multiples catastrophes et dérèglements climatiques causés par une consommation abusive, la France désormais post-apocalyptique se délite et l'espèce humaine semble en sursis alors même que végétaux comme animaux ont disparu. Une autre des conséquences de cette apocalypse écologique est l'apparition d'humains biologiquement difformes, des Plaguers rejetés par notre société à cause de leurs pouvoirs dépassant l'entendement. Des pestiférés donc, cachés au sein de Réserves afin de ne pas être lynchés dans la rue mais surtout pour pouvoir être maîtrisés.

"L'éradication fut carrément proposée en séance plénière de l'ONU mais écartée presque aussitôt par les politiques. On fit donc semblant d'avoir appris quelque chose de l'humanité et, au nom de l'impossibilité éthique du génocide, on parvint à faire admettre au grand public la création des Réserves à l'usage des Plaguers."

Alors que le début était plutôt alléchant, les concepts qui m'avaient intrigués à l'origine sont vite passés au second plan au profit d'une multitude d'histoires d'amours mièvres et téléphonées. Là où je m'attendais à du post-apocalyptique sombre et intelligemment mené, je me retrouve avec un livre "jeunesse", remake des Feux de l'amour ayant pour décor une Réserve peuplée d'ados libidineux. Une suite de platitude telle que les quelques super méga révélations qui auraient pu relever un peu l'ensemble n'ont pas réussi à me sortir de mon état végétatif.

De plus, certains concepts intéressants sont parasités par des métaphores lourdingues sur l'identité sexuelle, les premières expériences etc... Tout comme les Multiples, devenus ridicules par une avalanche de noms à rallonge (Or-Kih-Er-Oa-Na-Han par exemple) qui n'apportent rien au roman sinon de l'agacement.

J'avais déjà testé la plume de l'auteure avec "Métaphysique du vampire" que j'avais trouvé bien mais sans plus, cette fois-ci je pense qu'on ne m'y reprendra plus. Une vraie "plaie" à lire !

06/07/2014

Ferrailleurs des mers - Paolo Bacigalupi


Reprenant le même background que pour son précédent roman, une anticipation de notre monde dans quelques décennies situé au bord d'un gouffre tant écologique qu'énergétique, P. Bacigalupi situe cette fois-ci son intrigue au coeur d'une Louisiane ravagée par les tornades et la montée des eaux. Des descriptions à nous faire douter que les USA aient jamais été la première puissance du monde !

Le point de vue adopté est celui d'un jeune ferrailleur, esclave de grandes compagnies en quête de matériaux devenus rares comme le cuivre. Risquant sa vie chaque jour dans des entrailles de bateaux en déliquescence ainsi qu'au sein de son foyer, la Chance et le Destin lui offrent enfin l'opportunité de fuir un milieu qu'il abomine pour la promesse d'un avenir meilleur et - qui sait ? - l'Amour...

"On embrasse l’œil de la chance et on espère que ça se passera bien, mais on est tous autant dans la merde."

Malgré une écriture fluide et des idées toujours aussi intéressantes, on ressent bien le côté "young adult" de ce roman même si tous les adultes n'y verront pas forcément quelque chose de rédhibitoire. Un cruel manque de développement de ce qui fait l'originalité de cette anticipation au profit d'une histoire d'amour qui, sans être niaise, n'est pas d'un grand intérêt en elle-même.

Un roman finalement agréable à lire mais qui n'égale pas - et de loin - La fille automate ou bien La fille flûte, du même auteur. Une comparaison qui s'avère donc bien peu flatteuse pour un livre susceptible de décevoir les lecteurs de son premier roman, s'attendant malheureusement à une lecture du même acabit, mais qui plaira surement aux autres !

Ils l'ont aussi lu : Lune, BlackWolf, Cornwall, Lhisbei

03/07/2014

La fille flûte - Paolo Bacigalupi


Depuis la lecture marquante de La fille automate, dès que je vois le nom de l'auteur je suis à peu près sûre de craquer (exception faite je pense de Zombie Ball !). Un achat automatique donc, mais qu'en est-il de ses qualités littéraires ?

La fille-flûte, nouvelle introductive plus fantastique que SF au premier abord mais la beauté des filles-flûte tourne à l'aigre, abordant le commerce des êtres humains et la manipulation génétique poussée à ses extrêmes. Malsain.

Peuple de sable et de poussière, est au contraire très SF et nous interroge sur notre humanité et ce qu'elle pourrait devenir dans plusieurs siècles, à travers un chien - dernier de son espèce - qui nous apparaît bien plus proche de nous face à des "humanoïdes génétiquement modifiés".

Du dharma plein les poches, n'est pas une nouvelle marquante. Le background est intéressant mais l'histoire en elle-même n'a pas vraiment d'intérêt...

Le Pasho, pourrait (presque) se passer à notre époque et relate le retour au village d'un fils après ses études. Ou comment le savoir peut-être perçu comme étant nocif et une possibilité pour l'Homme d'évoluer. Un traitement subtil de l'opposition nature/culture et tradition/modernité.

L'homme des calories, se déroule dans l'univers de La Fille automate, en terrain connu donc. Sachant cela, j'en ai alors espéré beaucoup (trop ?) et j'ai été déçue. En effet, la fin n'en est pas vraiment une et laisse certains possibles en suspens, comme une introduction à une nouvelle histoire. Une déception qui naît surtout de ma frustration à ne pas en savoir plus.

Le chasseur de tamaris, aborde les thèmes de la pénurie d'eau et de l'expropriation des gens habitant sur des terres convoitées par de grandes entreprises. Bof.

Groupe d'intervention, change complètement d'ambiance par un registre bien plus "noir". Quand le choix entre Éros et Thanatos est lourd de conséquences. Une nouvelle à mon sens meilleure qui, malgré son thème, fut une véritable bouffée d'oxygène !

Le Yellow card, qui est aussi liée à l'univers de La Fille automate ne m'a cette fois-ci pas déçue. Revenant sur le traitement des réfugiés "jaunes" et leur conditions de vie misérables, constamment pourchassés pour être tués de la façon dont l'on "extermine la vermine". Un gros coup de coeur !

Plus doux encore, ou comment la vie quotidienne peut être "à mourir". Mode d'emploi sur la façon dont un meurtre involontaire peut mener un homme à devenir un monstre.

La pompe six, qui clôt ce recueil à merveille. Une nouvelle toutefois très noire et pessimiste, qui horrifie par la juxtaposition de la banalité de certaines avec un monde en déliquescence, peuplé de trogs et aux relents d'égout. Chronique d'une mort annoncée de notre "brillante" civilisation. LA nouvelle à lire de ce recueil !

De qualité certes inégale, ce recueil recèle tout de même quelques pépites et autres bons moments de lecture. J'ai par ailleurs été très agréablement surprise par ce mélange des genres qui change un peu du registre post-pétrole apocalyptique habituel de Bacigalupi, bien que je m'accorde sur le fait que c'est dans ces thématiques là qu'il excelle. 

Une lecture globalement plaisante mais qui laisse sur sa faim... au sens positif du terme vu que ces "fragments de futurs brisés" laissent entrevoir bien plus que ce qui nous est montré en quelques dizaines de pages.

Il l'a aussi lu : Gromovar