15/09/2014

Un éclat de givre - Estelle Faye


"Voilà, je m'appelle Chet, j'ai vingt-trois ans, nous sommes le 6 juillet 2267. Deuxième moitié du vingt-troisième siècle. Mon siècle. Je chante le soir dans les bars. Je pense à Tess, je flirte avec des inconnus. Et au matin je vomis." C'est par ces mots-là que nous faisons la connaissance de Chet, personnage principal du roman, héros tragique et charismatique d'une mission impossible : trouver puis annihiler la source d'une drogue capable de détruire l'harmonie climatique de Paris, risquant ainsi de plonger la ville dans une canicule éternelle.

Une quête digne des plus grands écrits antiques qui poussera Chet à parcourir la ville, un Paris fantasmé et fantastique au charme désuet, allant de la Butte Montmartre aux catacombes, de l'Enfer à l'Éden. Plus qu'un décor de fond, Paris se pare ici de ses plus beaux atours et s'invite sur le devant de la scène, personnage à part entière, sorte de jumelle littéraire de la Londres de Neverwhere. Le lieu mythique d'un périple riche en aventures mais aussi en émotions, tour à tour enquête policière, Freak Show tiré de l'imagination de "Dr Maboules" et histoire d'amour tragique. Une sorte de "délicieuse pourriture" baudelairienne qui se savoure et nous envoûte.

"Personne ne peut plus prétendre, en toute honnêteté, que ma ville est la plus belle du monde. Pas "belle" au sens classique du terme, pas comme les Vénus du Néo-Louvre, ou les princesses endormies dans les contes. Je crois que je le la préfère ainsi. Même avec ses boursouflures, ses nécroses. Ses recoins morts, comme les anciens dédales du sous sol. Mais qui ne demandent qu’à reprendre vie."

A la fois glauque, poétique et mélancolique, Un éclat de givre prouve une fois de plus tout le talent d'Estelle Faye, dans un style toutefois plus mature et sombre que ne l'était Porcelaine même si l'on y retrouve quelques thèmes récurrents chers à l'auteure. Un très beau roman, vibrant d'émotion et de sensibilité.

Ils l'ont aussi lu : BlackWolf, LuneCédric JeanneretCornwall

11/09/2014

Novak et son Ai-Phone - Alain Damasio


Le 9 septembre dernier, Alain Damasio offrait en exclusivité une nouvelle inédite au site 01Net : Novak et son Ai-Phone. Découpée en quatre parties, cette nouvelle se situe à Paris, dans un futur proche où seuls les plus pauvres ne possèdent pas de Gapple Glass (Google et Apple ont dorénavant fusionné) ni d'Ai-Phone.

Complètement isolé, Novak (le POV) n'a vraisemblablement d'amis que sur Tweeter, perçoit Scarlett aka Siri comme la femme idéale, est accro aux stats que lui balance son "brightphone", n'a de mémoire que virtuelle (le Cloud est toute sa vie).... Un monde 3.0 à mon sens bien peu enviable qui fait croire à l'Homme qu'il augmente ses capacités alors qu'il nous réduit à l'état de zombie tout juste capable de penser.

"Novak voit son Ai-Phone transfiguré. Ce qui lui était si familier, si unique, si personnalisé, tellement lui, tellement sa vie, n’existe plus. Life reboot. C’est comme si on lui avait refait le visage ou qu’on avait changé ses cinq litres de sang d’une seule perfusion massive."

Un récit futuriste qui tombe à point nommé, au moment même où Apple sort son dernier iPhone et la montre connectée assortie (rassurez-vous, en plus de savoir faire une tournée de lessive et penser pour vous, elle donne l'heure !). Le récit d'un cauchemar oppressant, en réalité augmentée, qui interroge sur notre dépendance grandissante aux smartphones et autres technologies connectées par la critique de la "relation" qu'entretient Novak avec celles-ci. 

A mi-chemin entre Black Mirror et Her, c'est une nouvelle à savourer sans modération ici !

08/09/2014

Le Trône de Fer IV - G.R.R. Martin


/!\ Spoilers Inside /!\

Comme l'annonce G.R.R. Martin dans l'épilogue de cette intégrale, le choix a été fait de scinder l'intrigue en deux tomes (A Feast for Crows ici présente et A Dance with Dragons), chacun reprenant le cours des événements au même moment mais avec des points de vue différents. Un parti pris qui s'explique par la quantité de personnages et le foisonnement d'intrigues mais qui nous fait trépigner d'impatience et de frustration mêlée.

Par ailleurs, alors que l'intégrale 3 se terminait dans un bain de sang, cet opus-ci se présente plutôt comme un tome de transition, voire de mise en place. En effet, si la mort de certains personnages a entraîné la fin de leurs arcs narratifs respectifs, c'est aussi l'occasion pour d'autres personnages de faire leur entrer sur scène. Ainsi, loin de se limiter à Port Réal (bien que Cersei soit l'objet de nombreux chapitres), l'intrigue se concentre consécutivement sur la famille Greyjoy aux Îles de Fer et la famille Martell à Dorne.

Malheureusement pour nous lecteurs, le choix de l'auteur évoqué précédemment est aussi lourd de conséquences. Alors que notre coeur vibrait à chaque chapitre de Jon ou Tyrion, nos petits chouchous sont quasiment absents de cette intégrale, nous tourmentant un peu plus sur ce qu'il leur adviendra dans le futur. L'absence de Daenerys ou encore de Bran m'aura par contre été bienvenue ! Heureusement, pour rendre tout cela plus équitable, G.R.R. Martin (dans sa clémence) nous accorde quelques chapitres palpitants avec Brienne et Arya, dont la fin en forme de cliff-hanger (WTF ?!?) nous laisse pantois.

Ainsi, si cette intégrale se révèle moins haletante que les tomes précédents, elle n'en est pas moins passionnante et riche en complots. En effet, de nouveaux adversaires entrent dans le "jeu des trônes" et l'on devine que les stratégies qui commencent tout juste à se mettre en place seront d'une grande importance dans la suite : A Dance with Dragons. Et connaissant l'auteur, ça va saigner. Valar Morghulis !

Muahahaha !
Ils l'ont aussi lu : Baroona, Doris, Tigger Lilly, Vert

05/09/2014

La colline aux suicidés - James Ellroy


Ayant été déçue après la lecture d'A cause de la nuit, j'ai été soulagée de voir que James Ellroy se renouvelait, enfin, un peu. Fini les tueurs psychopathes à l'intelligence extraordinaire, les femmes fatales tombant inlassablement dans les bras d'Hopkins et le fight final qui met Lloyd en fâcheuse posture mais dont il arrive tout de même à sortir vainqueur... 

En effet, on retrouve ici Hopkins viré de la crim' de la LAPD suite au fiasco de l'affaire du voyageur de la nuit, et menacé de suspension. Il travaille désormais sur une "banale" affaire de double braquage de banque, l'épée de Damoclès au dessus de la tête. Un cas apparemment simple, tout comme ses protagonistes : de petits voyous ayant commis des vols et non plus des tueurs sanguinaires. Bien sûr, cela ne sera pas si évident et se finira tout de même en boucherie pour nos chers petits voyous ivres de folie, de jalousie ou de liberté.

"Quand on baise des putes, alors toutes les femmes commencent à ressembler à des putes. Quand on aime une femme, alors toutes les femmes commencent à lui ressembler."

La fin de sa carrière approchant avec la résolution de cette affaire, il est alors temps pour Lloyd de faire ses comptes et effacer l'ardoise où ses erreurs passées s'accumulent. Pour cela, il devra se confronter à lui-même, à ses "mauvaises" actions au service d'un idéal personnel de justice. Un face à face schizophrénique qui le poussera à commettre le pire... comme le meilleur.

"Il s'était convaincu qu'il voulait protéger l'innocence, alors qu'en réalité, il ne voulait que ramper dans les égouts en quête d'aventure ; il s'était vendu à lui-même un stock d'illusions sur la juste règle de la loi alors qu'en réalité il voulait se repaître des ténèbres qu'il prétendait mépriser, sa famille et ses femmes, jouant comme des tampons de sécurité, lorsque le noir commençait à le dévorer."

Un ultime tome des aventures d'Hopkins qui se révèle satisfaisant, bien plus que A cause de la nuit mais tout de même en-deçà de Lune Sanglante, et qui laisse espérer un futur apaisé à notre sergent préféré !

02/09/2014

Les monades urbaines - Robert Silverberg


Imaginez vous. Notre monde, dans plusieurs centaines d'années. 70 milliards de personnes, vivant sur approximativement 20 % de la surface terrestre quand les 80 % restants sont alloués à l'agriculture. Pour réussir à "stocker" tant de monde dans un espace si restreint, notre société future a du faire table rase du passé, au sens propre, détruisant tout sur son passage pour rendre possible la construction de monades, gratte-ciels de près de 3 kilomètres, véritables métropoles s'étalant à la verticale.

"Sur sa gauche, il voit la face occidentale de Monade 115, toujours dans l'obscurité. A sa droite, les fenêtres orientales de Monade 117 scintillent. D'où il est, lui apparaissent d'autres monades alignées en une longue file s'étirent contre l'horizon. Toutes identiques. Ce sont des tours gracieusement effilées, hautes de trois mille mètres, en béton précontraint. C'est une vision saisissante. Dieu soit loué s'exalte-t-il."

Mais comment une vie agréable et en communauté  est-elle possible dans un espace clos, quand bien même celui-ci est immensément grand ? Utopie ou folie ? C'est à ces questions que répond, il me semble, Robert Silverberg dans cette anticipation. Car malgré un bien-être apparent et une propagande prônant l'évitement de toute source de tension et la recherche du bonheur/plaisir, les différents personnages que l'on suit dans ce roman sont sujet à des remises en question : de leur mode de vie fermé et vertical et des comportements/attitudes que l'on attend d'eux.

Ils font ainsi preuve d'un libre-arbitre et d'une volonté de se libérer du carcan d'une société en fin de compte totalitaire. A leurs risques et périls, comme l'expérimenteront certains, vu que les déviants - appelés "anormo" - sont condamnés à "dévaler la chute" et servir ainsi de combustible, nécessaire à la production énergétique de chaque monade. Dans une moindre mesure, si notre comportement anormal n'est pas trop inquiétant, une petite lobotomie à base de dosage hormonal nous remet dans le droit chemin.

"Le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d'incontrôlables oscillations discordantes."

Après une telle lecture, difficile de se dire qu'il y a 40 ans un homme ait pu avoir des idées aussi visionnaires sur l'évolution de nos technologies (si non de notre société et heureusement ! (en tout cas pour l'instant)). Intelligent, tant sur le fond que la forme, mais aussi bourré d'humour (surtout au début) je comprends maintenant pourquoi ses Monades urbaines sont considérées comme un chef d'œuvre de la SF. Un intemporel à découvrir impérativement !

Critique réalisée dans le cadre du challenge Morwenna's List organisé par Cornwall
http://laprophetiedesanes.blogspot.fr/p/les-niveaux-sont-en-fonction-du-nombres.html